Deux poèmes de Marcel Mollé

VIEILLIR


 

Vieillir, c’est éprouver, soudain, une fatigue
Qu’on ne ressentait point auparavant, le corps
Est moins actif, moins souple et plus jamais ne brigue
L’honneur de battre un jour quelques brillants records !

Les maux les plus divers tout à coup apparaissent :
Arthrose, rhumatisme amènent des douleurs
Dont les brusques assauts avec le temps progressent
Et la vie aussitôt prend de tristes couleurs.

L’esprit est affecté par ce déclin physique,
On a la volonté mais on perd le pouvoir.
Seul, l’Artiste féru de vers ou de musique
Trouve un refuge heureux pour moins vite déchoir.

Cependant l’âge est là ! Contre lui, rien à faire !
Il sait nous amoindrir inexorablement,
Et voici que la Mort au visage sévère
Guette et peut nous saisir, hélas ! à tout :moment.

Alors, dans un sursaut de force et de courage,
L’âme s’élève encor dans un sublime élan.
Son immortalité n’est pas un vain mirage !
En l’espoir reconquis s’achève le bilan.

ÉPITAPHE


 

Quand j’aurai succombé, mort de la dernière heure,
Épouse, enfants, marmots, n’ayez pas de chagrin.
Et vous, nobles amis, je ne veux pas qu’on pleure,
Même si, vainement, j’ai semé le bon grain.
Troubadour, songe-creux, vermine sur la terre,
Qui s’oppose en rapsode au maintien des exclus,
Et doué par surcroît d’un sombre caractère,
J’ai recueilli le feu de tous les absolus.
Pardon de vous avoir délaissés, pour écrire
Des poèmes vengeurs, de beaux alexandrins.
C’était ma mission, ma courbe, mon délire.
O, ne m’appelez pas devant les sanhédrins !
Petit-fils d’Érato, je n’étais de ce monde,
Mais pour vous, sans apport, j’ai lutté, j’ai souffert
Et j’ai traduit les chants de ma Muse féconde.
Soyez forts, courageux ! L’Olympe m’est offert !  
Là-bas sont reconnus mes disques et mes livres,
Mes enregistrements, cassettes vidéo,
Mes discours à foison vendus pour quelques livres,
Ceux que j’ai publiés gratis et pro deo !
Très loin seront les fleurs, les coupes, les médailles,
Les diplômes fumeux de poète incompris,
Les témoins farfelus d’étranges accordailles,
Aumônes et joujoux, le comble du mépris !
J’aimerais cependant qu’au travers de mon œuvre
Vous trouviez l’homme pur, l’homme saint, l’homme bon,
Celui qui célébra les joutes sans manœuvre
Et qui sut, par le haut, contraindre le Sorbon.
En dépit des hochets, des rubans, des couronnes
Qui sont le triste lot du farouche vainqueur,
 A l’ombre des enjeux, des gloires fanfaronnes,
Sachez bien que toujours vous fûtes dans mon cœur.

Extrait de Les Grondements du Fleuve (2000).

Académie des arts, lettres et sciences de Languedoc