Chère Françoise Sagan

   
 

VOUS nous avez quittés sans crier gare le vendredi 24 septembre 2004, à l’hôpital de Honfleur (Calvados), des suites d’une embolie pulmonaire, à l’âge de soixante-neuf ans.
J’en ai, moi, soixante-sept. Pendant des années, nous avons passé nos grandes vacances à quelques kilomètres l’un de l’autre, dans ce beau pays du Quercy, où vous êtes née le 21 juin 1935 et où vous vous êtes réfugiée pendant la guerre chez votre grand-mère à Cajarc. Cependant, nous ne nous sommes jamais rencontrés, même pas comme Pierre Magne, dans la Côte de Frayssinet-le-Gélat (1)
Mais je vous ai lue.
J’étais au lycée Gambetta à Cahors lorsque Bonjour tristesse est paru. Je me souviens. C’était en 1954. Ce fut une drôle d’année. Elle commença avec René Coty, qui prit ses fonctions de président de la République  Puis, en juin, ce fut le colonel Nasser qui arriva au pouvoir en Égypte. Le 7 mai, ce fut la chute de Dien Bien Phu. Puis le rejet de la Communauté européenne de défense par la France. Et , le 1er novembre, le début de la guerre d’Algérie…
Et voilà qu’en ces temps difficiles, un « charmant petit monstre » nous fut donné en Occitanie... Tu t’appelais Françoise et tu avais dix-huit ans. Il ne t’a pas fallu plus de sept semaines pour écrire ton livre, avec un titre emprunté à  Paul Éluard.
Les romans, ensuite, se succèdent : Un certain sourire, … Aimez-vous Brahms ?, La Chamade, … Des bleus à l’âme,… Les Merveilleux Nuages… Et jamais ce livre sur le Quercy que nous, tes fidèles, nous ne cessions d’attendre.
Il est vrai que, dans le journal du coin - La Dépêche du Midi -, tu avais résolu le problème en deux coups de cuillère à pot. Cajarc, disais-tu, est « ce domaine exquis auquel il ne faut pas toucher. J’aurais trop peur que trop de gens viennent s’y précipiter. Je n’en ferai jamais un roman. »
Certes.  Mais,  les années passant, tu n’as pas résisté au plaisir de nous en dire un peu plus (2), tout en revenant sur les difficultés de l’entreprise : « Il est très dangereux de parler de son pays natal, parce que cela correspond à parler de son enfance, et que les écrivains sont en général attendris aux larmes par le souvenir d’eux-mêmes enfants, et que, perdant toute pudeur et tout humour, ils ont tendance à se décrire sauvages et tendres, etc., exception faite de Sartre et de Proust, bien entendu. D’autre part, que pouvais-je faire d’autre ? Expliquer que le Lot, où je suis née, est un pays pauvre, où les causses de pierres succèdent aux causses de pierres, ne s’ouvrant à regret que pour laisser la lente glissade du Lot ; expliquer que le maïs, le tabac et la vigne en sont les grandes ressources… (3) »
Chère Françoise, tu as malgré tout tenté de décrire cette magie à laquelle, l’un et l’autre, nous avons succombé : « Les Causses, pour moi, c’est la chaleur torride, le désert, des kilomètres et des kilomètres de collines, où seules émergent encore des ruines de hameaux que la soif  a vidés. Les Causses, c’est un berger ou une bergère qui passe des journées solitaires avec ses moutons, et dont le visage est gris, de la couleur de la pierre, à force de solitude. C’est aussi les quelques fermes où l’on débarque, les soirs de chasse, et où l’on boit du vin nouveau, généralement imbuvable. C’est l’extraordinaire tranquillité d’esprit, l’extraordinaire et fréquente gaieté de ces solitaires perpétuels. Les Causses, c’est les mouches qui se posent sur les naseaux du vieux cheval que je monte et qui n’en peut plus de chaleur, lui aussi. Les Causses, c’est l’impression fantastique, rassurante que la France est vide. (4) »
En fin de compte, c’en est assez pour nous dire la mer toujours recommencée, les « garissades » qui étincellent au soleil, les rochers qui surplombent les abîmes, les routes qui trouent les collines, « dont il n’est pas facile de se défaire dès qu’on a franchi le premier pas. » 

Et voici aussi que tu t’attardes sur ce pays tien. Et que tu te fais poète pour en parler : « A présent que je suis libre d’y venir et d’y rester, et que le mot « vacances » n’a plus cette résonance d’obligations, je reviens souvent dans ce pays et je l’admire. Il y a ces Causses interminables qui passent, le soir, du rose au mauve, puis au bleu nuit. Il y a cette vallée si verte coupée d’un fleuve gris, ses cyprès bordant les ruines, ces maisons aveugles entourées de murs de pierres compilées que personne ne respecte; il y a la nonchalance, la tolérance de ses habitants, il y a l’esquive étonnante de toute cette région devant le tourisme, la télévision, les autoroutes et l’ambition (5). »
Chère Françoise, voici que, désormais, ce pays t’appartient.
Tu l’as voulu. Tu reposes désormais dans le petit cimetière de Seuzac, sur la commune de Larnagol, tout près de Cajarc, dans un méandre du Lot, dans un havre de paix et de douceur. Tes grands-parents, tes parents, ton frère Jacques te tiennent compagnie. Pour l’éternité. Repose en paix.
Et à bientôt. Lors des prochaines vacances, quand le soleil, une nouvelle fois, brûlera l’herbe rare des causses, je passerai, en voisin, te dire un petit bonjour.

Edmond Jouve, secrétaire perpétuel de l'Académie des arts, lettres et sciences de Languedoc  


1.  Jean-Pierre ALAUX : Les Chemins buissonniers du Quercy, éd. Michaël Ittah 2000, p. 86.
2.  Jean-Yves BRUNERIE : « Françoise Sagan et le Quercy », Francophonie au Liban,  Paris ADELF 1997, pp. 393 et sqq.
3Françoise SAGAN : … Et toute ma sympathie,  Paris Julliard 1993, p. 21.  - 4.  Françoise SAGAN :  Op. cit. p. 22.
5.  Edmond JOUVE : « Le Lot  vu par les écrivains », Lot, Paris Gallimard 2003,  p. 89.