M Robert Viala

Académie des arts, lettres et sciences de Languedoc. fauteuil n°3.

 

Discours de M. Charles Mouly, vice-président de l'Académie
M. Mouly, parrain de M. Viala, étant retenu à Toulouse par l’inauguration de la Maison d’Occitanie, avait demandé à M. Hacquard, autre parrain de M. Viala, de lire son discours.

Cher Robert Viala, qui allez être adoubé pour siéger au 3e fauteuil de l’Académie des Arts, Lettres et Sciences de Languedoc, cher Georges Hacquard, qui en êtes un des précieux animateurs – souvenez-vous de notre première rencontre, où s’établit un courant de sympathie réciproque qui se mua bien vite en durable amitié, sous le signe peu banal de la langue d’oc, c’était le 1er octobre 1936 : il y a soixante-dix ans !
 Jour de rentrée scolaire au lycée de Toulouse. Dans la salle attribuée aux élèves de khâgne, avant la reprise des cours de l’après-midi, se trouvaient réunis une dizaine de vénérables anciens, au nombre desquels Georges Hacquard, et une douzaine de bizuths, dont Robert Viala et Charles Mouly. Dans l’attente de mieux se connaître, l’ambiance était encore réservée, lorsque Georges Hacquard se leva pour proposer : « Que pourrions-nous faire pour nous occuper ? Peut-être pourrions-nous chanter ? » Je répondis : « Pourquoi pas ? » Et après qu’il eût très bien chanté une très belle chanson française (Trois bateliers sur un bateau…), je chantai à mon  tour en occitan Joul pount de Mirabel, un des plus beaux chants traditionnels de mon Rouergue natal.
Vive surprise générale pour mes nouveaux camarades, qui découvraient avec ce joyau du folklore occitan un univers culturel dont beaucoup ignoraient tout. Deux d’entre eux se montrèrent particulièrement touchés et désireux d’en savoir plus : Georges Hacquard, musicien dans l’âme, qui, dès les jours suivants, me proposa de lui fournir de petits poèmes en langue d’oc qu’il mettrait en musique, et ce fut le départ d’une collaboration, et surtout d’une fraternelle amitié qui ont depuis perduré sans jamais faillir ; et ce fut Robert Viala, chez qui ce chant réveilla les gènes de l’authentique Ariégeois qu’il est (étant natif de Pamiers) et fier de l’être, connaissant assez l’occitan, qu’il a entendu parler dès sa prime enfance, pour chanter avec passion et conviction l’hymne sacré : Ariéjo, ô moun païs, ô terro tant aimado, maire tant adourado !...
Et puisque ce retour sur le passé nous a amenés à braquer sur lui l’objectif, profitons-en pour mieux cerner la personnalité de notre nouvel académicien. Ce sera chose aisée, car Robert Viala n’est pas un être compliqué, mais tout d’une pièce. Un mot suffira pour définir l’essentiel : c’est un surdoué !
Entré en sixième au collège de Pamiers à l’âge de neuf ans, il entre en khâgne à seize ans. Benjamin de la classe, il se révélera brillant dans toutes les matières, particulièrement en grec, champion incontesté de la version grecque, quasi systématiquement gratifié d’un 18/20 par un professeur réputé pour être dur dans ses notations.
Pour autant, dans son comportement, il n’a rien d’un phénomène à grosse tête toisant du haut de sa tour d’ivoire les minables tâcherons qui le côtoient, encore moins d’un intello au teint blafard et au souffle court qui ne vit que par sa cervelle. Bien au contraire, ce grand gaillard au regard clair irradie une jovialité permanente, qui s’épanche dans un rire franc et sonore, attestant une double belle santé, physique et mentale.
Par la suite, sa carrière sera à l’image de sa personne : toute droite et sans bavures. Ses études le mèneront immanquablement à devenir un brillant agrégé, qui terminera son parcours comme inspecteur d’académie à Versailles.
Au terme de ce parcours exemplaire au service de l’Éducation nationale, l’érudit ès lettres classiques pétri de culture gréco-romaine, le fin lettré nourri de la culture française la plus raffinée revient vivre sa retraite dans son Ariège natale, conformément au vœu de l’hymne sacré : Ount soun nascut, Diou volgue que mourrigo !
Et là, il a enfin de loisir de se faire plaisir en taquinant la muse, le surdoué qu’il est révélant ici aussi un réel talent et, qui plus est, un talent très original. Ses poèmes témoignant, pour ce qui est de la forme, d’un strict respect de la versification classique, leur contenu témoigne en revanche d’une totale liberté d’esprit avec un net penchant pour la satire. Il se régale de batifoler sur les sentiers de la fantaisie, en concoctant le plus souvent des pastiches des poèmes les plus connus de nos poètes les plus célèbres, tels ces deux poèmes américano-romantiques, dont l’un baptisé Clinton éveillé est calqué sur le Booz endormi de Victor Hugo, jusqu’à utiliser les mêmes rimes, le deuxième Busch face à Dieu, calqué sur le Moïse d’Alfred de Vigny !
Quelle conclusion tirer de ce que nous venons d’évoquer ? Il est clair que, par sa formation et sa carrière, Robert Viala est un exemple parfait de fin lettré selon la grande tradition culturelle française. Mais il est aussi clair que la réussite même de sa carrière qui l’a promu au plus haut niveau de sa profession, et tout autant son penchant naturel pour le rire, témoignent d’un héritage de la tradition culturelle occitane. Pour étayer cette assertion, il suffit de rappeler trois mots clés de la civilisation des troubadours : d’abord prètz et paratge, qui proclament la parité par le mérite : on peut accéder au plus haut niveau social grâce à ses qualités et à son travail ; le troisième maître mot étant joia, la joie de vivre, qui prône les vertus du rire pour ensoleiller les plus âpres moments de l’existence ; toutes vertus que l’on retrouve dans les poèmes de Robert Viala, témoignage d’un sens inné de la verve et du trait trufarèl qui déclenche le rire.
     Est-il besoin d’en dire davantage pour justifier que Robert Viala a toutes les qualités requises le rendant digne de siéger dans notre noble Académie ? Je vous invite donc à saluer comme il convient notre nouveau confrère.

Réponse de M. l’inspecteur Robert Viala et Hommage à Bernard Blancotte.

Il y a exactement huit cents ans, à l’époque où s’affrontaient l’Église officielle et l’hérésie cathare, s’est tenu à Pamiers un colloque qui réunissait les autorités politiques et religieuses, au premier rang desquelles étaient le comte de Foix et le futur saint Dominique. Comme la sœur du comte Raymond Roger, qui portait le beau nom d’Esclarmonde, voulut prendre la parole, elle s’attira la réplique suivante : « Allez filer votre quenouille, madame, il ne vous sied pas de prendre la parole sur de tels sujets. »
Aujourd’hui, en ce lieu, une nouvelle Esclarmonde, celle avec qui je me suis enchaîné en même temps que se libérait la France, aurait mérité autant que moi d’être accueillie dans cette Académie, car elle a autant que moi enrichi l’histoire locale de ses recherches et de ses souvenirs sur les deux guerres et l’entre-deux-guerres. Elle en a modestement réservé la connaissance à nos enfants et petits-enfants, pour lesquels elle avait aussi d’ailleurs filé la quenouille, ou plutôt manié les aiguilles à tricoter, quand les pelotes de laine étaient parcimonieusement attribuées au temps des restrictions.
Bien que mon élection accentue encore la prédominance masculine dans cette Académie, je me dois de vous remercier pour l’honneur que vous faites ainsi à un ancien fonctionnaire de l’Éducation nationale, qui est allé prouver aux Bretons et aux Franciliens que la soumission du pays d’oc à la monarchie parisienne après la chute de Montségur n’empêchait pas les Occitans d’occuper de hautes fonctions nationales dans la République française !
Mais cette soumission politique n’avait pas étendu l’usage de la langue française à la partie méridionale de la France, dont une région porte encore paradoxalement le nom de cette langue d’oc qu’il a fallu plusieurs siècles pour la voir intégralement remplacer dans tous les domaines par la langue d’oil.
Les deux langues avaient eu jusqu’au XVIe siècle un obstacle commun dans le vocabulaire administratif : l’usage officiel du latin, et la langue française n’acquit sa prédominance et sa normalisation qu’avec la création de l’Académie française en 1632. Cette normalisation a fait défaut à la langue d’oc, qui a continué à se différencier en dialectes locaux. Et c’est la Révolution, avec son principe d’égalité, qui a officialisé l’emploi du français dans tout le territoire, de manière, selon l’expression de l’abbé Grégoire, « que tous les citoyens puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. »
Mais il a fallu plus d’un siècle encore pour atteindre cet objectif, puisque, dans les années de l’entre-deux-guerres, le père de mon épouse, instituteur dans un village rural de Haute-Garonne, devait enseigner le français à des élèves qui ne l’entendaient jamais parler dans leurs fermes isolées et éloignées du village.
Un siècle encore, et voici que l’occitan, loin d’être chassé des écoles, y est parfois réintroduit, non plus comme langue de communication mais avec une vocation de renouveau culturel. Et l’un des plus populaires artisans de cette résurgence est évidemment celui qui a particulièrement mérité d’être académicien de Langue-doc, ce Charles Mouly, dont je regrette aujourd’hui l’absence, car c’est lui qui, avec Georges Hacquard, a suscité l’honneur dont je vais être gratifié.
Cet honneur a d’autant plus de prix que je vais succéder au fondateur même de l’Académie, Bernard Blancotte, ou plutôt à un de ses cofondateurs, que Simone Tauziède qualifiait de « chantre de la Montagne noire » dans un Cahier de 2004, et dont elle admirait la carrière de formateur en technologie, les nombreuses activités pédagogiques et culturelles et (je cite) « le pouvoir de communiquer sa richesse intérieure et de la faire passer avec des mots ».
Ce n’est pas quelque richesse intérieure que j’ai pu faire passer avec des mots, mais plutôt une fantaisie et une ironie, qui me fait accéder, avec bien moins de mérite que lui, au fauteuil de mon prédécesseur.