Prix Pasteur
de l'
Académie des arts, lettres et sciences
de Languedoc

M. Jean-Pierre Morucci

   

Présentation par M. le Pr. Isabelle Berry.

Monsieur et cher Maître,
C’est un immense honneur que de vous remettre le 1er des prix Pasteur, dernier né des prix scientifiques de L’Académie des arts, des lettres et des sciences de Languedoc, destiné à récompenser des travaux orientés vers les domaines de la médecine et de la biologie.  
En effet, toute votre carrière inscrite en Génie Biologique et Médical (GBM) a recherché à mettre le progrès au service de la médecine et  à toutes les étapes l’excellence et l’exigence en ont été les maîtres mots.  
Toulousain d’adoption en 1975, où, nommé Professeur, vous avez fondé la filière universitaire du Génie Biologique et Médical, vous aviez déjà, en entrant au CEA en 1960 pour la thèse et le post-doctorat, orienté votre action vers les applications médicales depuis longtemps.  
Sarthois d’origine, vous aviez fait votre cursus à Nancy, à l’Université puis à l’Ecole Nationale Supérieure d’Electricité et de Mécanique. Faut-il voir dans votre choix d’un sujet médical pour votre thèse (sur la détection in vivo du plutonium pulmonaire), l’influence de Mme Morucci, elle-même médecin, très appréciée de mon entourage professionnel qui la connaîssait bien ? Lors de la thèse d’état vous continuez par des travaux d’imagerie médicale sur les détecteurs à gaz, appliqués en particulier à la médecine nucléaire.  
Vous avez immédiatement après été chargé de la mise en place de l’Institut Universitaire de Technologie de Créteil-Paris XII et chef de son département de mesures physiques. Vous avez par la suite rejoint Toulouse où vous avez organisé la Maîtrise des Sciences et Techniques MST GBM à l’université Paul Sabatier, cursus qui a précédé celui de l’Institut Universitaire Professionnalisé de Techniques et Méthodes en Médecine IUP-TMM. Parallèlement  vous enseigniez au DEA de Physique Radiologique et Médicale du Pr Blanc, ce dont je me souviens pour avoir été votre élève en 1984 : vous nous y transmettiez une vue de synthèse comparant toutes les techniques d’imagerie tant électromagnétiques qu’échographiques et nous comprenions que vous aviez accompagné l’évaluation de la plupart de ces méthodes, aussi bien celles qui sont restées à l’honneur, que d’autres qui demeureraient plus inconnues de nous. Nous avions conscience que seuls des  scientifiques comme vous seraient gardiens de ce savoir vécu, que vos conseils nous seraient longtemps précieux pour ne pas nous fourvoyer dans des pistes déjà explorées et pouvoir générer des analogies porteuses.
Vous avez pris la suite du Pr Blanc à la tête de cette formation tout en l’étendant plus largement en 1995 vers l’imagerie avec votre ami le Pr Robert Guiraud et en la faisant devenir DEA de « Rayonnement et Imagerie en Médecine », RIM. Lorsque vous me l’avez confiée, j’ai tenu à conserver l’acronyme que vous aviez imaginé, même lors de son passage en master de « Radiophysique et imagerie médicales », pour manifester l’attachement de ce cursus renouvelé à ses racines et à ses fondateurs. Mais je ne considèrerai en fait mérités l’honneur et la confiance que vous m’avez faits que lorsque je serai parvenue à ramener à cette formation RIM une stabilité durable par la nomination d’autres de vos élèves dans ses cadres enseignants.  
Vous vous êtes considérablement impliqué dans les activités d’intérêt collectif et dès 1980 et pendant plus de 10 ans avez été le représentant français à la Commission des Communautés Européennes à Bruxelles dans le comité d’action concertée GBM. En parallèle vous faisiez partie du Comité Scientifique et Technique de GBM au Ministère de la Recherche et de la technologie/ et de l’enseignement supérieur, comité que vous avez présidé de 1981 à 1983. Vous avez présidé la fédération internationale de GBM (IFMBE international federation for medical and biological engineering) de 1997 à 2000 après y être entré au conseil d’administration en 1991. La fédération internationale de GBM avec l’organisation internationale de physique médicale (IOMP international organization for medical physics) constituent l’IUPESM (international union for Physical and Engineering Sciences in Medicine) que vous avez présidée de 2000 à 2003 après avoir été membre de son « merit award committee » de 1991 à 1994 et avoir bâti le programme scientifique de son congrès annuel en 1997 à Nice.
Au niveau des structures de recherche votre exemple est également remarquable. Convaincu de l’importance dans le domaine du GBM des collaborations avec l’industrie et ayant une analyse pertinente des capacités françaises en cette matière, vous avez rapidement choisi des projets restant à une échelle réaliste et les avez placés sous l’égide de l’INSERM. Ainsi vous avez moins de 3 ans après votre arrivée à Toulouse, pris la direction du centre de technologie biomédicale de Toulouse, service commun INSERM n°13 puis monté l’unité INSERM 305 « Recherche et transfert industriel en technologie biomédicale » permettant pendant toute la longue durée du mandat scientifique de cette structure à 70 permanents de travailler sur plusieurs aspects du GBM non seulement, en biomécanique, sur les bioréactifs mais aussi en imagerie d’impédance, en échographie et en Imagerie par Résonance Magnétique (IRM) ainsi que sur les méthodes d’imagerie interventionnelle. Puis dernièrement votre contribution est apportée à l’INSERM 455 en imagerie des potentiels évoqués. Votre analyse à la fois enthousiaste mais critique du GBM français vous a conduit à des choix pertinents ayant par là permis à votre équipe d’avoir une productivité remarquable contrastant avec le bilan d’ensemble de ce domaine qui reste tout de même très mitigé, en grande partie eu égard au fait que nous n’avons plus d’industriel français d’équipement médical lourd. Votre équipe a quant à elle produit une vingtaine de brevets et vous avez dirigé plus de 50 thèses, été l’auteur  de plus de 125 publications, d’une dizaine de livres, donné une centaine de conférences et participé à près de 300 congrès.   
La dimension internationale que vous avez pû donner à vos travaux a également conduit à ce que vous soyiez  sollicité pour les comités éditoriaux de la revue « innovation et technologie en biologie et médecine », « physiological measurements » et « technology and health care ». Mais les reconnaissances les plus probantes sont celles que vous ont attribuées vos pairs de l’American Institute for Medical and Biological Engineering en 2002 en vous nommant Fellow, l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers) dont vous êtes devenu membre sénior et la SEE (société de l’électricité, de l’électronique et des technologies de l’information et de la communication) dont vous êtes membre émérite et aviez reçu la médaille Ampère en 1997.   
Notre distinction s’ajoute à toutes celles-ci. Elle a valeur de reconnaissance non seulement de votre mérite scientifique mais également de cet attachement que vous avez toujours manifesté à vos étudiants que vous avez le don d’écouter et de conseiller et pour qui vous demeurez un modèle à suivre.

Réponse du Professeur Jean Pierre Morucci

 Monsieur le Président, madame la Présidente de l’Académie, monsieur le Secrétaire Perpétuel, monsieur le Secrétaire Général, mesdames et messieurs les membres de l’Académie, chers collègues et amis, 
Je suis particulièrement honoré de recevoir le prix Pasteur de l’Académie des arts des lettres et des sciences du Languedoc. Je suis très fier de cette distinction, mais si vous m’en avez jugé digne, c’est parce que j’ai eu la chance de rencontrer tout au long de ma vie professionnelle des pionniers et des hommes de coeur qui m’ont ouvert la voie dans laquelle je me suis engagé, qui ont donné un sens à ma vie professionnelle et qui m’ont conforté dans un idéal.
Je pense tout d’abord à Jacques Labeyrie qui, en 1960, m’a accueilli au Centre d’Etudes Nucléaires de Saclay dans son service d’électronique physique, dont l’une des activités consistait à l’utilisation pacifique, et en particulier médicale, des radio-isotopes. Une de mes premières activités a été de mettre en œuvre un détecteur pour la mesure in vivo du plutonium dans les poumons. Puis ce fut la réalisation d’un imageur pour la thyroïde. J’étais très fier de ses performances  en résolution puisqu’il permettait de séparer les deux lobes d’une thyroïde de rat marquée à l’iode 125. Les premiers essais in vivo ont été faits au service hospitalier Frédéric Joliot à Orsay, dirigé alors par un autre grand pionnier, le professeur Claude Kellershohn. C’est ainsi que pendant une douzaine d’années, j’ai pu travailler sous la direction de mon Maître, Alain Lansiart, dans ce domaine de l’utilisation des radio-isotopes et des technologies nouvelles au profit de la santé et du bien être de l’homme.
C’est cette orientation qui a incité le Professeur Louis Lareng , alors Président de l’Université Paul Sabatier à Toulouse, de me confier, en 1974, la responsabilité de lancer une Maîtrise de Sciences et Techniques de Génie Biologique et Médical et d’en développer les recherches associées. Le professeur Louis Lareng, encore un grand pionnier, est l’inventeur du SAMU, un des leaders européens en télémédecine et il fut le premier à créer une chaire dans une discipline qui n’existait pas alors dans les universités : le Génie Biologique et Médical. Il a dû nommer une commission spéciale pour choisir un professeur pour cette chaire. A l’université Paul Sabatier, j’ai eu le privilège de rencontrer un autre pionnier, qui avait créé dans les années 1970, en collaboration avec trois autres personnalités remarquables, le Professeur Tubiana, les Professeurs Andrée et Jean Dutreix, le diplôme de Physique Radiologique, pour former les physiciens d’hôpitaux, aujourd’hui les physiciens médicaux.
Très vite après mon arrivée à l’université, le Professeur Daniel Blanc m’a intégré dans son équipe pédagogique et c’est à cette occasion que j’ai eu le grand plaisir de rencontrer le Professeur Gui Portal, qui, vous le savez, est le plus fervent et le plus dynamique défenseur de la Physique Médicale. Une vingtaine d’années plus tard, j’ai eu le très grand honneur, le privilège et la lourde tâche de succéder au Professeur Daniel Blanc à l’occasion de son départ à la retraite.
En fait, le génie biologique et médical et la physique médicale sont deux disciplines complémentaires dont la motivation première est l’utilisation des sciences et des technologies nouvelles pour le bien être et la santé de l’homme et le Professeur Daniel Blanc l’avait bien compris en m’accueillant dans son équipe. C’est grâce à mes activités dans ces deux disciplines que j’ai pu m’intégrer dans l’International Union of Physical and Engineering Science in Medicine, organisation que j’ai eu l’honneur de présider pendant 3 ans. L’IUPESM regroupe l’IFMBE (International Federation of Medical and Biological Engineering) et l’IOMP (International Organisation of Medical Physics). Ces 2 disciplines souhaitaient une reconnaissance officielle et internationale aux côtés des disciplines scientifiques majeures, et j’ai eu le privilège de défendre avec succès leur admission et leur reconnaissance au sein de l’ICSU (International Council of Science Unions), affilié à l’Unesco.
Cette reconnaissance a été mise à profit et valorisée dans les nombreux pays qui ont des chaires de physique médicale et de génie biologique et médical. Elle n’a eu aucun impact dans notre pays puisque ces chaires n’y existent pas. Cela me paraît être un handicap important, d’autant qu’il est essentiel que notre pays puisse faire partie des pays majeurs dans des disciplines aussi importantes pour la santé de l’homme. Tous les efforts et toutes les tentatives pour y parvenir se sont révélés vains à ce jour, mais il faut persévérer. La raison et le bon sens devraient bien, un jour, finir par triompher. Un moyen peut-être  d’y parvenir est de s’associer avec nos collègues biophysiciens qui, eux, ont dans leur corps professoral, des non-médecins.
Et parler de la biophysique m’amène tout naturellement à remercier du fond du coeur Madame Isabelle Berry, Professeur de Biophysique et de Médecine Nucléaire, pour sa présentation si élogieuse. Elle fut mon élève il y a plus de vingt ans, ma collègue lorsque j’étais responsable du DEA de Physique Radiologique et Médicale et je fus son collaborateur lorsque je lui ai passé le relais. Je souhaite lui dire à quel point j’ai apprécié son charisme, son dynamisme, sa gentillesse, son incroyable capacité de travail et sa grande capacité d’écoute. Je sais que notre formation toulousaine est dans de très bonnes mains et que Madame Isabelle Berry pourra jouer un rôle déterminant dans la reconnaissance hospitalo-universitaire de la Physique Médicale, surtout si, comme je le pense, elle devrait être, dans un avenir proche, la première femme présidente…de l’Université Paul Sabatier. 
Je vous remercie de votre attention.