Jean-François Bon

Académie des arts, lettres et sciences de Languedoc. Fauteuil n° 32

 

 
Discours de M. Georges Hacquard, secrétaire général de l’Académie.

Madame et Messieurs les Présidents,  Monsieur le Secrétaire perpétuel, chers confrères et amis,
Selon une bonne tradition et suivant la règle de l’Académie, la lettre de candidature du docteur Jean-François Bon à un fauteuil de notre compagnie était assortie d’un curriculum vitæ. Mais un curriculum vitæ tellement bref et modeste qu’il occultait bien des moments précieux d’une existence rayonnante.
Nous apprenions en quelques phrases que les études de Jean-François Bon se sont déroulées au gré des affectations de son père, officier de gendarmerie, à Angoulême, à Pau, puis à Toulouse, où il s’inscrivit à la faculté de médecine. Reçu dès la première année au concours de l’École du service de Santé des Armées, il poursuivit ses études à Lyon, puis à Bordeaux et enfin à Marseille, où, ayant choisi de servir outre-mer, il acquit une spécialisation en médecine tropicale. Et ce fut un premier poste à Madagascar, où il devait demeurer deux ans et demi. Revenu en France, il passe les concours hospitaliers pour devenir d’abord assistant à l’hôpital de Brazzaville, puis médecin des hôpitaux à Alger et enfin à Saigon. Profitant de ses séjours en métropole, à Marseille et à Paris, il se forme en cardiologie. En 1973, à quarante-trois ans, il quitte l’armée et entame une carrière de cardiologue à l’hôpital de Bligny en Essonne, où il va exercer jusqu’en 1995. Il se consacrera alors, grâce à des études à l’université de Paris, à exercer en libéral une activité dans le domaine de la psychologie, ou, plus précisément, de la « médecine comportementale ».     
Cela dit, tout reste à dire.
Depuis la tendre enfance, Jean-François Bon est harcelé par un appétit, une exigence de beauté. Il a eu la chance de naître au pays du soleil, à Roquebrune-Cap Martin où sa mère était institutrice. Or père et mère sont tous deux pyrénéens et ses jeunes années vont courir dans la montagne. La chance de goûter la liberté des grands espaces semble lui conférer comme un sentiment de responsabilité, celui d’être porteur, autour de lui, d’un message de paix et d’harmonie. A Pau, il va découvrir le théâtre, en spectateur mais aussi parfois en acteur. Il éprouvera un vrai bonheur, celui de partager ses émotions et ses enthousiasmes.
Ses émotions, il les partagera avec passion tout au long de sa carrière. Nous le voyons, à travers ses écrits, « à l’affût, cherchant à tout voir, tout capter, tout absorber comme un affamé. Il avait, nous dit-il, l’impression d’ouvrir un dialogue avec chaque être rencontré, d’échanger avec lui un langage secret qui, au-delà des banalités, parlait des choses essentielles. »
 Son affectation à Saigon, qui l’entraîne au cœur du drame atroce de la guerre, est vécue comme une aventure formidable, où il pourra (je le cite) « se donner avec passion, sans mesure. Si on lui avait demandé la raison de ses efforts, il aurait répondu qu’étant heureux dans ce pays, au milieu de ce peuple, il éprouvait de la joie à se rendre utile et à soulager des peines. Il lui arrivait, la nuit venue, de retourner dans son service. Il se glissait entre les corps allongés, immobiles ; il apercevait ici et là la quête d’un regard qui le suivait dans un demi sommeil bercé par le frôlement des éventails. Il lui semblait, marchant ainsi entre ces êtres qui veillaient en rêvant, entrer dans leur rêve comme un génie bienfaisant venu les secourir. »   
Mesdames, Messieurs, chers amis, on n’a pas le privilège de s’appeler Bon sans qu’il existe une certaine prédestination. Et cet adjectif, devenu surnom, avait, par exemple avec le roi Jean le Bon, la double valeur de bienveillance et de courage. Jean-François Bon n’a pas usurpé ce titre, résumant ses qualités profondes d’homme de devoir, d’humaniste et de sage.
Et cependant, il me permettra de reconnaître qu’il n’en mérite que la moitié. Car en fait de quête de beauté et quête de bonté et de courage, Jean-François Bon, béni des dieux, n’est que la moitié d’un couple d’exception. Du jour où Madeleine a partagé sa vie, cette vie, loin d’être partagée, s’est trouvée multipliée. « Leurs conversations passionnées ne s’achevaient jamais, même lorsque leurs bouches se taisaient. Ils partageaient tout, émotions, sensations, leur désir d'être et de comprendre, et comprenaient que la vie est une perpétuelle découverte, de l’univers qui  nous entoure, de soi-même, de cet autre près de nous avec qui nous nous construisons. »
Anesthésiste, Madeleine Bon a été l’associée de son mari dans toutes les épreuves, dans toutes les douleurs à soigner et à guérir. Éprise elle aussi de théâtre, de concerts, d’expositions, sa fringale d’art et de beauté n’a d’égale que celle de son époux. La retraite « officielle » leur permet maintenant, à Toulouse, où leur fils, préhistorien, est maître de conférence à l’université, d’être totalement disponibles, aux autres, et à leurs chères passions.   
L’Académie, je vous le promets,  saura profiter de la moindre porte entrouverte.

La remise des insignes est effectuée par la présidente Simone Tauziède et le secrétaire perpétuel Edmond Jouve.

Réponse du Dr Jean-François Bon

Madame la Présidente, Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Je vous remercie, Monsieur le Secrétaire général, pour vos paroles qui me touchent profondément et m’honorent d’autant plus que des liens d’amitié nous unissent. Je vous remercie, Mesdames et Messieurs, d’avoir voulu que je sois parmi vous aujourd’hui et j’éprouve ici une émotion intense et une réelle fierté. En m’ouvrant les portes de votre Académie, en m’invitant à partager vos travaux, vous faites à mon désir de poursuivre une recherche qui me tient à cœur une insigne faveur.
Lorsque j’ai mis fin à mon activité médicale, j’ai eu le sentiment de déserter une cause qui avait jusque-là donné son sens à mon existence. Mais libre désormais de tout engagement professionnel, j’essaie encore de comprendre la souffrance humaine que j’ai observée pendant tant d’années, privilégiant maintenant un point de vue humaniste qui s’est affirmé progressivement avec le déroulement de ma carrière. J’avais acquis la conviction que l’expression de cette souffrance, les formes qu’elle prend et la place qu’elle occupe dans la vie d’un homme tiennent, pour une grande part, à la qualité des liens qu’il a tissés avec son entourage, les gens comme les choses, au dialogue qu’il a su construire avec cet entourage et avec lui-même, forgeant ainsi les croyances qui orientent ses comportements. Je savais aussi que le destin d’un être s’inscrit dans une histoire et une culture où il vient, comme sur des forces, appuyer ses défenses. Ces forces sont-elles actuellement défaillantes dans un pays où 11% de la population reconnaît souffrir ou avoir souffert de dépression ? C’est à vous, Mesdames et Messieurs qui êtes les défenseurs d’une culture millénaire, que je poserai cette question. Et c’est parce que vous êtes les défenseurs de ce savoir que je me sens tellement confiant, sûr de faire à votre contact de passionnantes découvertes.
Et le hasard, ou plutôt le bon ordre des choses, veut que ma première découverte, en rejoignant votre assemblée, soit la personnalité hors du commun et l’œuvre extrêmement intéressante de Marcel Mollé. L’une ne se comprend pas sans l’autre : cela est évident pour l’œuvre, mais l’est aussi pour le destin de cet homme, né sous le signe de l’injustice et du malheur, et qui a pu, grâce à un talent inné et en se construisant autour de ce don, surmonter le handicap laissé par les cicatrices d’une enfance douloureuse. Dans le sillage de Boris Cyrulnick nous appellerions cela aujourd’hui « affirmer sa résilience ».
Marcel Mollé,  né en 1919,  a été abandonné par son père à l’âge de cinq ans. Sa mère n’ayant pas les moyens de l’élever seule, il connaît alors le drame des orphelinats, puis les sévices corporels et les humiliations que lui inflige une tante acariâtre à qui on l’a confié. Cependant, grâce à l’intervention clairvoyante d’un instituteur, il est reconnu pupille de la Nation et peut ainsi accéder aux études secondaires et obtenir le brevet supérieur ; mais cela au prix d’efforts considérables, car les pénibles travaux ménagers auxquels il est soumis ne lui laissent que peu de loisir pour l’étude. Très tôt il doit gagner sa vie, travailler durement, et trouve pourtant la force d’arracher au temps et à la pauvreté le moyen de se cultiver, d’aller au théâtre ou au concert. Plus tard il se souviendra :                     
O les soirs où séduit j’allais dans la pénombre
Au théâtre, en seigneur, malgré ma faim de loup !
Je m’imposais le jeûne et des risques sans nombre
Pour entendre à Gaveau les concerts Pasdeloup !
Il est mobilisé en 1939, alors qu’il a aux PTT un emploi qu’il ne retrouvera pas après l’armistice. Commencent alors les années noires de l’occupation, où il fait les métiers les plus durs, mais aussi, et c’est sa fierté, de la résistance : il sera là, avec les hommes de Rol-Tanguy,  pour libérer Paris. La souffrance éprouvée pendant ces années d’amertume reste gravée dans sa chair et son âme et le suivra toute son existence, mais il  ne fut jamais passif  face à elle. Elle aurait pu le conduire à la mélancolie, à la dépendance, à des comportement antisociaux, il n’en a jamais rien été : Marcel Mollé était d’une gaieté, certes teintée d’ironie, mais bien réelle, il se montrait toujours affable avec ses amis, avec ceux qu’il appréciait, avec qui il aimait échanger des idées, parler de ses passions.
Il avait trouvé dans l’art le remède à son mal. Dès l’âge de dix ans il écrivait des poèmes. Doué d’un sens inné de la prosodie, il avait besoin de faire chanter le verbe, de faire de la musique avec les mots : il se sentait une âme de rhapsode ! Alors il jeta son cri. Un cri pour affirmer son être. Un cri pour faire entendre la plainte de ceux qui souffrent, exprimer leur révolte face à tous les égoïsmes. Mais aussi un chant pour exalter ses passions et son idéal.
Il faut savoir lire Marcel Mollé, capter le vers qui, comme l’écume bondit au-dessus d’un rocher, jaillit du torrent qui l’emporte. Le poète y parle avec ses tripes, même s’il s’amuse de la réplique que fit Louis Jouvet à Pierre Brasseur : « Les tripes, les tripes, c’est bon les tripes… mais ça se prépare. » Car il est difficile de résister à la magie de l’écriture, au désir de dire, de donner son interprétation des choses, d’être dans ce mouvement où, comme l’écrit joliment Pascal Quignard, « chacun ajoute un vers à l’unique poème ».
Il a des accents bouleversants pour décrire la souffrance d’un enfant, de celui pour qui  
il n’y a Jamais de fleur éclose et personne au parloir.
Qui ne se confie à personne et ne peut que murmurer :
Comme j’aurais voulu, ma mère, à cette époque,
Te dire sans détour mes songes, mes ardeurs…          
Déchirant aussi est son discours lorsqu’il évoque la misère des humbles, recrus de peine et de fatigue, dont il dépeint le morne horizon avec une ironie amère :
O douce liberté du travail à la chaîne,
Où les hommes de peu, les sans fonds, les reclus
N’aspirent tout le jour qu’à cette heure prochaine
Où vient le bon repos sur les membres perclus !
Alors ils tourne sa vindicte contre les nantis, les égoïstes, ceux qui jouissent de la vie sans humanité, sans même reconnaître la beauté :
O mondains corrompus, doubles de Ptolémée,
Inaptes à prévoir le pire et le meilleur,
Je me souviens, marauds, de votre main fermée
Quand je tendais vers vous ma main de travailleur.
On croit entendre en écho la voix de Rutebeuf.
Fasciné par le verbe, se sentant porteur d’un message ancré dans sa propre souffrance, tel aura été Marcel Mollé. Mais c’est au-delà de la souffrance, au-delà de la révolte qu’il lui faut trouver toute la dimension du message qui est amour de la beauté, attirance pour ces régions inconnues où se construit ce qui donne son sens au destin des hommes. Et je voudrais ici parler surtout de sa passion pour la musique. Elle accompagne toute l’œuvre poétique comme un phare vers lequel il se tourne sans cesse.
Voici déjà l’automne et ses feuilles dorées.
Je voudrais m’investir dans mes songes d’Amour,
Entendre les largos qui peuplent mes soirées
Du profond Beethoven, généreux troubadour.
C’est qu’il a découvert, à l’âge de onze ans, la Sixième Symphonie jouée à l’orgue dans une église presque déserte et l’enchantement a été immédiat. Il a vécu là un de ces événements qui révèlent à un être sa véritable profondeur et surtout desquels se construit une personnalité. « C’était, écrira-t-il plus tard, comme si le soleil entrait, c’était le souffle heureux des champs et des ruisseaux… » Le voilà séduit pour toujours, subjugué par un charme qui ne l’abandonnera plus.
Il rencontre Wagner à seize ans à travers l’ouverture de Tannhäuser, jouée en plein air par un orchestre local. Et lui, qui ne sait encore rien des harmonies wagnériennes, des mystérieuses légendes qui en sont l’alambic, pénètre sans effort dans cet univers, se sent « enveloppé de passions surhumaines ».  
Il deviendra, bien des années après, un conférencier apprécié, sollicité en maintes occasions, car il aimera faire partager ses passions pour de nombreux écrivains qu’il a lus avec avidité, mais aussi passion pour la musique. Il parlera avec une rare compétence de Lully, Mozart, Gluck, Liszt, Fauré ou Wagner, mais ce n’est que très tard, presque à la fin de sa vie, comme s’il avait longtemps hésité à la porte du temps, qu’il abordera Beethoven. Car chez celui qu’il appelle son maître il retrouve toutes ses émotions, ses espérances, grandes, magnifiées, portées au sublime. Beethoven, dit-il, « veut être heureux. Il ne veux pas croire à son infortune irrémédiable. Il veut la guérison. Il veut l’amour. Il déborde d’espoir. »
Voilà qu’est de nouveau évoquée l’« irrémédiable infortune ». Marcel Mollé a toujours été tourmenté par la crainte que son œuvre restât sans écho et les innombrables récompenses venues en saluer la valeur ne parvenaient pas à calmer son inquiétude. Sans doute peut-on dire que ce besoin d’être reconnu désignait la blessure non cicatrisée de l’enfant délaissé, mais reconnaissons à cette souffrance le mérite d’avoir sollicité l’idéal, participant par là au destin de la vraie poésie, qui est de sublimer la condition humaine. Pour cela Marcel Mollé a droit à notre admiration et à notre gratitude.